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Filmer l’Italie : quand la maternité devient un champ de bataille politique

Mis à jour le 24 mars 2026
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Dans son nouveau documentaire, Mothers Without Borders, une exploration sensible et engagée de la maternité contemporaine, portée par des voix puissantes, des amitiés indéfectibles et une solidarité sans frontières, l’Italie est l’un des quatre pays européens exploré. 

« Je me souviens très précisément de notre arrivée en Italie. Ce n’était pas un tournage comme les autres. C’était une plongée dans un climat politique dense, presque oppressant. Il y avait dans l’air quelque chose de lourd… un contexte politique qui s’invitait partout, jusque dans les conversations les plus intimes. » raconte Eve. 

Documenter Mothers Without Borders en Italie, ce n’est pas simplement documenter des trajectoires de mères. C’est filmer une démocratie qui se fissure à hauteur de berceaux, d’actes de naissance, de corps maternels. Et à tout cela s’ajoute un retour au travail extrêmement difficile, pour celles qui viennent de donner naissance. 

Mothers Without Borders : de l’intime au politique

Le film Mothers Without Borders est né d’une conversation entre Eve Simonet et Sarah. Une conversation entre femmes, devenues au fil du temps amies, alliées, sœurs de lutte. De cette conversation fondatrice est née une enquête politique.

« Très vite, nous avons compris que la maternité n’est jamais un sujet privé. Elle est un fait social total, un révélateur brutal de l’état de nos sociétés. »

Eve, mère célibataire, lesbienne et militante pour les droits des enfants, vit dans sa chair les discriminations liées à la maternité. Sarah, qui désire un enfant, doute et craint un système qui « broie les mères autant qu’il les glorifie ». Durant leur enquête en Italie, cette évidence les a frappées de plein fouet.

Une famille célébrée… à condition d’entrer dans la norme

Le pays que Eve Simonet et Sarah traversent est magnifique, vibrant, profondément attaché à la famille comme institution. 

« Mais cette centralité de la famille, telle qu’elle est pensée aujourd’hui par le gouvernement de Giorgia Meloni, est tout sauf inclusive. Elle est normative, excluante, et dangereusement rétrograde. Ici, la maternité est instrumentalisée. Elle est célébrée tant qu’elle reste hétérosexuelle, conjugale, docile. Dès qu’elle sort du cadre, elle devient suspecte, voire illégitime. » explique Eve.

Durant ce tournage, Eve et Sarah ont ressenti intimement cette violence feutrée mais systémique. Une violence administrative, juridique, symbolique, qui pèse sur les mères queer, les mères célibataires, les femmes précaires. Une violence qui ne fait pas toujours la une des journaux, mais qui transforme des vies au quotidien et qu’elles mettent en lumière dans ce film.

La maternité lesbienne face à l’effacement

À Gênes, l’équipe rencontre Rosy Di Carlo, autrice et maman lesbienne. Rosy est autrice, créatrice de contenu, étudiante en psychologie et maman lesbienne. 

« Elle parle de maternité et de son quotidien fait d’homophobie latente ou frontale avec une honnêteté désarmante. Avec elle, nous avons abordé ce que l’on tait si souvent : la solitude, la culpabilité, le sentiment d’échec qui colle à la peau des mères dans une société qui exige tout d’elles sans leur offrir de véritables filets de sécurité. » explique Eve. 

Dans Mothers Without Borders, Rosy raconte comment, en Italie, la maternité reste profondément patriarcale, elle raconte comment à la naissance de son fils, elle a eu peur de ne pas avoir le droit de le voir en néonatologie car aux yeux du gouvernement – en tant que maman qui n’a pas porté l’enfant, elle n’est rien.

Maternité et vie professionnelle : ce que les chiffres révèlent 

À Milan, c’est Donata Columbro, journaliste et militante pour la justice sociale et la transparence des données, qui met en lumière ce que les statistiques révèlent — et, aussi, ce qu’elles masquent. 

« Donata Columbro nous a montré comment les inégalités structurelles autour du travail des femmes, et en particulier des mères, sont systématiquement minimisées. Les mères italiennes travaillent plus, gagnent moins, interrompent davantage leur carrière, et paient le prix fort de politiques publiques qui reposent encore largement sur la famille comme variable d’ajustement. Une famille pensée comme gratuite, éternellement disponible, féminine. » souligne Eve.

Le chiffre clé : près d’une italienne sur cinq quitte son emploi après avoir eu son premier enfant.

Faire famille autrement, mais en vivant cachées

Mais c’est sans doute leur rencontre avec Valentina Bagnara et Daniela Ghiotto qui a cristallisé à leurs yeux tout ce que ce tournage italien portait de politique et d’émotion. Valentina et Daniela sont un couple de mères lesbiennes, enseignantes, militantes LGBTQIA+. Elles élèvent ensemble leur petite fille de deux ans à Vincenza. 

« Ou plutôt, elles l’élèvent ensemble dans les faits, mais pas toujours dans le droit. Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Meloni, la reconnaissance des familles homoparentales a reculé de manière brutale. Des mères ont vu leur lien juridique avec leur enfant remis en question. Des actes de naissance ont été annulés, modifiés, amputés. Une mère effacée d’un document officiel, comme si elle n’avait jamais existé. » confie Eve.

Filmer Valentina et Daniela, c’était filmer cette absurdité : aimer, éduquer, soigner un enfant, et pourtant devoir sans cesse prouver sa légitimité. Pour ces familles, le combat n’est pas théorique. Il est quotidien. Il se joue dans les écoles, chez les médecins, face aux administrations. 

Pour Eve et Sarah, faire circuler la voix des mères nécessite de donner la parole à toutes les mères, parce qu’elle rappelle que les droits ne sont jamais acquis.

Sortir du schéma conjugal traditionnel

Durant ce tournage en Italie, elles ont également tendu leur micro à Marika Coppolella, mère célibataire par choix. 

« Marika est devenue, presque malgré elle, une ressource pour de nombreuses femmes italiennes qui souhaitent concevoir via un don de sperme à l’étranger. » explique Eve.

Son parcours met en lumière une autre facette de la maternité italienne contemporaine : celle des femmes qui sortent volontairement du schéma conjugal traditionnel, mais qui se heurtent à une législation rigide et à un regard social stigmatisant. 

« Être mère célibataire en Italie, c’est encore trop souvent être perçue comme une anomalie, un échec, une menace pour l’ordre établi. » souligne Eve.

Différentes histoires de maternité, un même mouvement

Selon Eve et Sarah, ce que toutes ces rencontres racontent, c’est un même mouvement : le resserrement d’un État qui contrôle, qui normativise, qui décide quelles maternités méritent d’être protégées et lesquelles peuvent être invisibilisées. 

« La maternité peut ainsi devenir un enjeu idéologique central, au service d’un projet politique conservateur, nationaliste, qui instrumentalise les femmes tout en les maintenant dans une précarité structurelle. » décrypte Eve.

Avec Mothers Without Borders, Eve Simonet a filmé à travers quatre pays d’Europe, sans chercher à les opposer les pays entre eux de manière simpliste. L’objectif : mettre en avant la voix des mères, avec le soutien des équipes locales de Mustela, afin de les accompagner et mettre en lien.

« Ce qui se joue en Italie résonne avec ce que nous avons filmé en Pologne, avec ce que nous observons en France, avec les angles morts qui persistent même dans des pays comme l’Espagne, pourtant plus avancés sur le plan législatif. Partout, la question est la même : qui a le droit de faire famille, qui porte la charge du soin et à quelles conditions ? »

Cette collaboration n’est pas anodine. Elle dit quelque chose d’important : la nécessité, aujourd’hui, de créer des alliances entre des acteurs engagés pour rendre visibles ces réalités. Parce que raconter ces histoires, ce n’est pas seulement produire un film. C’est participer à une bataille culturelle. C’est refuser que ces violences restent confinées à la sphère privée.

Faire de la maternité un levier d’émancipation collective

« En tant que mère, en tant que réalisatrice, en tant que militante, en tant que citoyenne européenne, ce tournage m’a profondément marquée. Il m’a rappelé à quel point la maternité est un lieu politique majeur. À quel point ce que nous faisons aux mères dit ce que nous faisons à la démocratie. En Italie, comme ailleurs, ce sont souvent les femmes qui encaissent les premières secousses des virages autoritaires. Et ce sont les enfants qui en héritent. »

Mothers Without Borders est né de l’amitié, mais il s’est construit dans la colère, la lucidité et l’espoir. Cette enquête en Italie a offert un miroir brutal, mais nécessaire, selon Eve : « Celui d’un continent à la croisée des chemins, où la maternité peut être soit un outil de contrôle, soit un levier d’émancipation collective. À condition d’oser regarder la réalité en face, et de donner la parole à celles qu’on voudrait faire taire. C’est pour elles que nous avons filmé. C’est avec elles que nous continuons le combat. » conclut-elle.


Rendez-vous sur le site de on.suzane pour visionner le documentaire Mothers Without Borders ! 

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